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Mon vieil ami fidjien Saouavé s’est retiré dans un village de l’île de VANOUA LEVOU (la grande terre) pour y finir paisiblement ses jours. C’est un sage, très respecté, quasi vénéré dans tous les villages de l’île. D’abord parce qu’il est le grand chef traditionnel de cette région, mais aussi parce qu’il accéda naguère à la « dignité » de Sous-officier dans l’armée britannique. Engagé volontaire, il y passa plus de 3 décennies à bourlinguer tous azimuts dans le Commonwealth, en Europe de l’Ouest et jusqu’aux Etats-Unis d’Amérique. C’est aussi un succulent conteur que j’ai écouté maintes et maintes fois me peindre ses périples, dans sa langue, le fidjien, gonflée d’images et de symboles qui en font une poésie en soi ; C’est un langage nourri des croyances et des légendes anciennes. Chaque mot y est un personnage, un bout de nature et d’univers. La vie l’emplit, le déborde, en magnifie le sens. L’imaginaire y trouve toujours une base de lancement pour ses envolées dans l’espace et dans le temps.

Il me disait souvent que ces longues années loin de sa patrie, du territoire de ses ancêtres, lui avaient apporté beaucoup de peines et souffrances, celles de l’exil, mais qu’elles lui avaient été également très profitables d’une part parce qu’elles lui avaient permis d’envoyer régulièrement de l’argent à son clan au sein duquel plusieurs enfants avaient pu atteindre le niveau de fin du secondaire et devenir instituteur, infirmière, hôtesse dans les avions, comptable… D’autre part, parce qu’elles lui avaient permis de découvrir le monde, de coudoyer des hommes aux manières de vivre et de penser très différentes. Mais ce soir il s’était préparé à aller beaucoup plus loin dans l’expression de sa réflexion. Voici ses propos, respectueusement recueillis et traduits :

« Vous les hommes blancs, il y a très très longtemps, avant même que nos ancêtres aient existé, vous êtes venus d’une autre planète, d’une planète inconnue. C’est pourquoi vous ne reconnaissez pas la terre comme votre mère, mais comme une nourrice que vous pouvez traire jusqu’à son dernier lait, jusqu’à la rendre stérile, poitrine sèche. La terre, vous avez tenté de la séduire, de la mettre à votre service, de la conquérir tout entière pour mieux l’exploiter. Vous avez presque réussi. Mais cela ne vous suffit plus. Vous êtes sans cesse en quête de nouvelles frontières, de « conquêtes spatiales » comme vous dites. Car ce n’est pas la terre qui est votre lieu de naissance. Alors vous êtes allés voir sur la lune et rentrés bredouilles. J’entends dire que vous voulez maintenant aller sur Mars. Vous serez une nouvelle fois déçus car votre planète d’origine se cache dans l’univers… Excités, sans répit, vous inventez de nouvelles machines pour aller plus loin, plus vite, plus haut, de nouveaux engins pour frapper plus fort… Vous songez même à inventer un homme nouveau qui vivrait éternellement jeune. Et bien, je vais te dire, VAVALANGI,1 moi je souhaite que vous la retrouviez le plus vite possible votre planète d’origine. Car avec votre fièvre contagieuse vous rendez la terre malade »

Lorsque l’esprit de SAOUAVE s’en ira rejoindre les mânes de ses ancêtres, c’est une part de la « conscience poétique » du monde qui disparaîtra.

 

1. mot fidjien par lequel on désigne l’homme blanc, l’Européen, et qui vient de l’anglais « Far far land ».

Roger Lesgards

Suva, Iles Fidji, février 2012

 

 

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