|
|
Haïti aujourd’hui est sinistré : des villes en ruines, des morts par milliers, des survivants assoiffés, affamés. Toute une population en quête du nécessaire face à un paysage de pierres, de mornes dévastés, univers minéral et hostile. Haïti compte 8 millions d’habitants ou plus : une pression démographique énorme aggravée par les conditions de vie précaires de masses populaires tenaillées par la faim, la soif et la misère, vivant dans un habitat fragile. Une toute petite élite très aisée et une grande classe moyenne - fonctionnaires, instituteurs, professeurs, médecins, ingénieurs, avocats et pharmaciens -, vivant dans une stabilité relative et chancelante. Le pays doit aujourd’hui faire face à une catastrophe semblable à celles qu’il a connues en 1751-1752 et 1770, le risque sismique est donc connu depuis longtemps. Toutes les grandes puissances veulent participer au redressement de ce pays qui voit sa capitale presque entièrement détruite, ses édifices publics effondrés, ses administrations à commencer par le palais national, ses ministères et ses écoles, ses musées, sa prison et ses casernes, ses hôtels, hors d’état, plusieurs autres villes d’importance, Jacmel, Léogane, Petit-Goäve et nombre de petites bourgades, rasées, anéanties ou fortement endommagées ou secouées : tout est à reconstruire, l’ampleur du séisme est telle que l’argent collecté et les subventions des grandes puissances et des organisations internationales sera à peine suffisant pour atténuer l’ampleur des dégâts. La France à coup sûr va contribuer au relèvement du pays, les autres nations européennes aussi. Mais pourquoi l’empressement des États-Unis et leur volonté affichée de prendre la direction des opérations ? N’oublions pas que les États-Unis ont occupé Haïti pendant 19 ans, de 1915 à 1934 : ils connaissent bien le pays ! Et puis Haïti et les États-Unis sont à une portée de canon l’un de l’autre, plus d’un million d’Haïtiens vit aux États-Unis et les États-Unis sont constamment menacés par une armada de boat people. Ils espèrent ralentir ce flux d’immigrants en créant en Haïti des conditions de vie plus supportables. Actuellement, les États-Unis n’ont nullement l’idée de réoccuper Haïti. Nous sommes même fondés à croire leur aide fraternelle. Au temps de la mondialisation, même les comportements des États ou des hommes d’États peuvent changer. Certains résistent à cette réalité et ne prennent pas la mesure de ces changements. Récemment nous avons entendu un présentateur de journal télévisé parler du président afro-américain pour parler d’Obama qui est, à mes yeux, le président américain – point. Haïti n’a besoin ni de la pitié ni même de la bienveillance des uns et des autres, Haïti n’a pas besoin d’être mise sous tutelle pour se reconstruire, Haïti a besoin de la solidarité internationale qui lui a cruellement manqué dans le passé : embargo, indemnités, occupation, autant de mesures employées contre la république naissante qui avait conquis par les armes son indépendance, proclamée le 1er janvier 1804. Haïti se relèvera car ses ressources humaines sont immenses. Ce pays que l’on présente toujours comme le plus pauvre d’Amérique a toujours fait preuve d’une extraordinaire vitalité culturelle : musiciens, peintres, sculpteurs, écrivains, artisans, tous contribuent au rayonnement de ce pays et cette richesse créative lui permettra à coup sûr de surmonter l’épreuve qu’il subit. Haïti vient de payer un lourd tribut à la nature. Bientôt, nous l’espérons, le sol du pays retrouvera sa stabilité et les dévastations causées par le séisme seront effacées, les murs redressés, les maisons consolidées, les fossés comblés et la vie reprendra ses droits : le travail dans la paix et l’harmonie sociale retrouvée. Les Haïtiens soutenus par la communauté internationale sauront faire face à l’immense défi qu’est la reconstruction de leur pays. Et Haïti renaîtra.
Note de C. Mouchard « De sa voix douce de sage inquiet, Jean Métellus, médecin, poète, égrène les forfaits que son île a subis » écrivait Francis Marmande (en évoquant une émission sur RMC) dans sa chronique parue dans Le Monde du 20 janvier. Évoquant la situation économique, politique et sociale qui était celle des Haïtiens au moment où s’est produite la catastrophe, songeant en même temps à l’avenir d’un pays qui a été, plus de deux siècles durant[1], livré à la brutalité tant extérieure qu’intérieure, plusieurs journalistes ou commentateurs ont – à juste titre – souligné l’exceptionnelle créativité des écrivains haïtiens, qu’ils vivent en Haïti ou en diaspora. Jean Métellus est un exemple éclatant de cette puissance créatrice haïtienne – lui qui, depuis un demi-siècle, a réalisé (alors même qu’il poursuivait sa carrière médicale) une œuvre considérable : poèmes, romans, pièces de théâtre, essais. Tout en rappelant inlassablement les multiples violences auxquelles les Haïtiens ont été livrés avant et après l’indépendance conquise en 1804, Jean Métellus n’a cessé de dire, en poète, ce qui est au foyer de toute lutte : unie à l’extrême dureté, l’envie, claire et inextinguible, de vivre. Ainsi rayonne cet « enfant noir » auquel Métellus consacra jadis (dans Au pipirite chantant) un merveilleux poème, dont voici quelques vers :
RIRES ET LARMES D’UN ENFANT NOIR
Un enfant noir contre la nature a mille ressources, dans sa lutte contre les saisons plus d’un atout, dans sa façon d’aspirer toute la vie qui naît du majestueux soleil, de tous les rocs polaires, une force, une joie, un appétit, une coquetterie qui fait pâlir la lionne fantaisie de la forêt abritant de frêles arbres. L’enfant noir crie quand vient tomber sur sa peau douce et pure comme l’eau de source que les rocs ont filtrée le jour qu’un horloger avare distribue au compte-gouttes. L’enfant noir crie et demande que son corps, le diamant de sa peau qui illumine ses nuits se substitue au soleil inconstant. L’enfant noir demande que sa peau plus riche qu’un ciel de fête à Noël prenne la direction d’un monde enténébré par la fumée qui monte de couches de l’or. C’est pour cela que de tout temps rit l’enfant noir. C’est l’argument de son sourire, la source inépuisable de la plus grande bonté, quelque chose qui ressemble à la racine même de la vie. Ni vouloir de dominateur. Ni soin calculé de charmer. Ni stupide besoin d’amuser.
L’enfant noir rit avec ses pores au moment où s’annonce l’aurore. L’enfant noir offre ses cheveux à l’aube qui égrène chaque matin un jour nouveau sur tous les peuples. Et l’aube est désarmée car les cheveux d’un enfant noir sont un chapelet interminable. C’est le miroir des jours qui naissent indéfiniment, interminablement. Les cheveux de l’enfant noir, c’est le matin qu’ils sont beaux quand le songe les a arrimés comme de grains de poivre l’un à côté de l’autre C’est un présent du plus insoutenable soleil
Les cheveux de l’enfant noir ont eu la confidence des temps.
[1] Il faut rappeler l’ordonnance de Charles X qui, en 1825, fixe le montant de l'indemnité que doit verser Haïti à la France à la somme énorme de 150 millions de francs or – afin de dédommager les colons. (L'article 3 de cette ordonnance stipule : " Nous concédons à ces conditions, par la présente ordonnance, aux habitants actuels de la partie française de Saint-Domingue, l'indépendance pleine et entière de leur gouvernement ".) |