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Par où passe-t-il donc ? Que cherche-t-il ? Que fait-il ? On suivrait – en bande de gamins, dans la campagne ou sur une place de village – une précaire baraque à cinéma, un « cinémobile »… Furtif, impérieux, le Gozociné se fraie son chemin dans des distances mondiales (des îles du Japon à l’Arizona, du Brésil à la France) ou à travers des écarts petits (entre des corps qui passent, entre des choses qui se brouillent les unes les autres), voire infimes (lueurs dans un feuillage, ou contact de feuilles sèches contre une paroi bleue écaillée)… Invisible, minuscule, vive et tressautante, la caméra se sera donc insinuée dans tous ces espaces-temps. La miniaturisation technique s’est alliée aux gestes les plus élémentaires – ceux de la marche, ceux des mains, ceux du passager d’une voiture, ceux de la descente dans une cave, ceux, simplement, de la respiration. Et toutes ces oscillations et déplacements, amples ou furtifs, restent inscrits dans le déroulement des images. Le « sens » des opérations de Gôzô – direction (vers où ?), intention (pour quoi ?), destination (à qui ?) – ne se donne ou ne se fait que dans tous les détails et accidents de chaque séquence. Qu’est-ce qui, pour chacune d’entre elles, a été d’abord prévu ? On ne sait. Le mouvement, irrésistible, semble s’entretenir lui-même. Certes, il arrive que la voix de Marilya (qui participe à tant de « performances » poétiques de Gôzô) intervienne, lente, grave, en anglais, pour retracer brièvement les itinéraires dont sont nées certaines séquences. Mais la voix même de Gôzô semble découvrir à mesure ce qui se fait ; si elle commente, c’est en se laissant surprendre – comme nous. Délicates mais impérieuses, les opérations qui font les diverses séquences. A chaque fois, elles fouillent des espaces-temps. Pour quels forages ? Ou de quelles galeries de taupes transparentes (comme les Maulwürfe de Günter Eich ou les rats de la poète coréenne Kim Hee-soon) ? Qu’est-ce qui meut le Cinégôzô (et nous dans son sillage) ? Quelle étrave de désir, quel pôle filant à l’horizontale ? Mais que sont et que font ces petites choses qui, entre la caméra et ce en quoi elle s’avance, s’interposent? Ils me rappellent soudain le temps de l’après deuxième guerre mondiale : enfants, faute d’à peu près tout, on jouait indéfiniment avec des boutons, des agrafes, des pressions alignés comme des petits pois, des fermetures-éclair et autre délicats outils incompréhensibles qu’on extrayait brièvement de leur boîte en métal vieilli (choses rayonnant sourdement de l’éclat de vie douce d’ « avant-guerre »). Réapparaissant d’une séquence à une autre, créent-ils, ces objets, de la continuité de vie entre des moments hétérogènes ? Petites choses définitivement ambiguës, elles tremblent à la verticale comme les vers de Gôzô sur une page. Parfois, c’est une photo, ou une brève séquence filmée (vision soudaine d’Akutagawa ?), ou une page écrite que Gôzô dépose ou interpose… Et de nouveau, c’est un souffle de mort. « Chez moi » ? C’est, inévitablement, avec un regard particulier que je vois « le jardin de Claude ». Et familière, oui, la descente à la cave (le petit escalier métallique menant aux murs en briques gallo-romains, à des traces de pieux de près de deux mille ans, etc.) – Et soudain, Gôzô aura choisi – bord extrême du temps européen soudain écrasé là – d’insérer (au long d’images de paroi en ciment ou en terre ou de ciel clair du soir) la voix de Celan disant Todesfuge. Le Gôzôciné agit irrésistiblement sur nous en même temps que sur ce qu’il nous montre. Et parfois, il se simplifie merveilleusement. Une corolle de fleur, par lui, nous appelle. Ou c’est par une simple substance, voire par une couleur, qu’il nous capte. Voici que, peu avant la fin du « Jardin de Claude », nous tombons horizontalement dans de la chair végétale ou humaine. Alors nous pourrions ne plus rien désirer… rien, sinon nous laisser absorber et dissoudre dans la peau d’un fruit ou d’une joue devenues, par le Gôzôciné, nuées en suspens. |