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Vincent Peillon a raison par Michel Deguy

Mai, 2013

 

Il n’y a pas de « morale laïque ». Il y a la morale, c’est tout. Kant n’était pas « laïc ». Il faut un « enseignement » aux humains, qui sont d’abord enfants. Enseigner quoi ? La liberté (ratio essendi), la loi morale (ratio cognoscendi), la bonne volonté, l’attention, le respect (seul sentiment moral, dit Kant, tourné vers la raison), la corrélation de l’obligation et du droit, la tolérance inconditionnelle, à l’égard de tout autre, la justesse du jugement. Avec Platon, Kant, Simone Weil, Hannah Arendt, Levinas et tant d’autres sages-savants : philo-sophes, de beaucoup d’œuvres dans beaucoup de langues. Sans lire leurs pages trop difficiles aux enfants, ni même les nommer ; mais en disant les choses, les circonstances, les cas : montrer l’exemple.

Et, bien sûr, il s’agit d’un enseignement, car la famille ne le peut pas : dans les familles, l’enfant est roi ; et les parents pris sans cesse en flagrant délit d’exceptions, dans la proximité amoureuse du foyer. La différence entre morale et religion peut être exposée, explicitée ; sans l’ombre d’un anticléricalisme, sans passion, sans prétention de supériorité d’aucun côté.

La résistance la plus forte et la plus fine à ce programme, ultra-contemporaine, vient d’esprits distingués, doctes, subtils, teintés d’humour aristocratique – tel celui de Ruwen Ogien.

On peut leur répondre ceci :

a) le Mal, dans sa radicalité (Kant) et dans sa banalisation illimitée (Arendt) peut être repéré, découvert, rendu manifeste dans son horreur. Par exemple l’exclusion hors de l’humanité de telle « communauté » humaine déclarée infrahumaine par un Guide Suprême dans son « combat » (sein Kampf) pour la satisfaction de ses concitoyens, est un avatar du Mal.

b) l’autisme individuel à convoitises effrénées peut être désigné comme ennemi ducommun. Le renfermement de mes envies sur « mes goûts personnels » n’opposera pas un obstacle insurmontable à la maturité des maîtres amis des adolescents.

c) le principe de limitation (Soljenitsyne) peut être compris, exemplifié, conduit à la conscience civique en formation.

d) la tolérance simplement négative entourant d’indifférence l’étrangeté des « autres », on peut l’analyser en montrant son incapacité à enrayer les tendances homicidaires et génocidaires des collectifs. L’absolue altérité de l’autre dans sa différence n’est pas seulement asile respectable : la connaissance, scientifique et philosophique, sait en prendre la mesure.

Il ne s’agit pas de « s’aimer les uns les autres », mais de la possibilité de convivre, et dans le un-à-un des existences à l’échelle interdividuelle, et dans les rapports grégaires, de masse à masse, d’ethnicité à ethnicité. La filiation « génétique » n’est pas l’avenir ; mais l’adoption : adoptez-vous les uns les autres comme des frères, que vous n’êtes pas. Il n’est pas assuré que le « genre humain » transcende ses « espèces » – par et dans une transcendance pleinement humaine au sens où « l’homme passe infiniment l’homme » (Pascal), ou du principe d’élévation baudelairien, ou de cette formule de M. Zambrano : « l’homme est l’être qui pâtit sa propre transcendance » ; ou de la sublimation freudienne… Cette transcendance est à éduquer. Faute de quoi elle ne prendra jamais corps. La sortie de l’ethnique (Völkisch) et de l’identitaire nationaliste est l’issue.

L’imbécillité (cette invective chère à Bernanos) s’oppose à tout cela. Le but de « l’enseignement » est de circonscrire le feu de l’idiotie et de l’éteindre. Une des formules préférées de la bêtise, bien audible dans l’arène politique, professe : « Nous n’avons de leçons à recevoir de personne ! ». Le milieu de l’éducation et de l’enseignement est justement celui de la leçon : j’ai des leçons à recevoir de beaucoup d’autres.

Il est bon que la leçon dure durablement. Il est à craindre qu’une heure par semaine n’y suffise pas.

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