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Réversibilité par Michel Deguy

Juillet, 2013

 

 

 

 

 

 

 

N’était le cœur, nous serions sourds. N’était le cœur, le cœur chronique qui nous scande, nous serions sans monde.

Ce recueil, ce très beau recueillement d’Eric Sarner, appose trois mélodies. C’est bien l’auteur qui appelle le deuxième et le troisième livres de son livre, « chants » : chants de proximité, puis d’errance, et le premier est un Winterreise. Odes brèves de ce temps qui remonte son temps : « expérience de l’hiver ». Chant peut étonner : le poème « chante »-t-il encore, carmen d’aède ?

Inconsolé depuis Nerval, certes, et à jamais. Palinodique. Désenchanté, déchantant, et ainsi poursuivant l’incantation lucide. La poésie est désenchantement, dessillement, déposition – coup de dé ; et ainsi descend d’elle-même. Signe descendant – après le surréalisme. « Gravir », annonçait Dupin : tomber, et en tombant… monter. C’est le mouvement du poème, à suivre sur sa page. Car le poème chute ; c’est l’alinéa qui fait toujours la différence du poème et de la prose ; décisivement. Sa brièveté, son « charme », sa dite « musicalité », c’est-à-dire son n’être-pas musique, son axiomatique sentencieuse, ses propositions, son injonction dis-joignante. Le lecteur aimerait bien que ça monte – vers le haut ; le haut de la page, par exemple : la gravité s’y oppose. C’est une fusée, disait Baudelaire ; la fusée éclaire en retombant. L’inversion est constitutive, chemin faisant ; la réversibilité ; par exemple entre comparant et comparé ; une espèce d’antidôsis grecque ; un échange, une oscillation, ou « hésitation » comme aimait répéter Valéry. Notre royaume, si misérable soit-il, est semblable à ce Royaume d’Evangile qui n’est lui-même qu’en étant semblable ; que de lui être comparé « en mieux ». Notre paradis ressemble à notre enfer : d’où proviendrait-il, si non de celui-ci ? A regarder le poème, dis-je, sur sa page, qui est son élément, son unité de mesure, « poématique », il est un calligramme : qui « imite » (dessine en même temps) une grosse larme qui ferait déborder son vase ; une boule magique comme le rosebud d’Orson Welles-Kane.

La poétique de ces poèmes chroniques infiltre le poème. Vous pouvez recomposer l’art poétique de Sarner : la pensée du poème pensant la pensée qui attend le poème. « Fuir la poésie / la laisser fuir » (p. 73). Ça fuit. « Lui laisser chance / de revenir par les angles » (ibidem). Ou : « Fait-on autre chose / qu’écrire / sans voir » (p. 83).

Je retiens l’image, dit Sarner. Le retenu est l’image – pas la « photo »… « Sans voir »… c’est l’image-poème. Qui ne décrit pas ce qu’il aurait « sous les yeux ». Son présent, la présence qui l’attire, est autre. Tout le recueil est placé sous exergue de Goethe. La remarque de Goethe sur notre temporalité s’étonne. « Il est bizarre que par la réalité de la présence l’idéal soit quasiment supprimé. » L’actuel est décevant ; le moment présent est ennui, dirait les carnets des poètes romantiques. « Trivial », dit Goethe dans cette note. La présence n’est pas là. Elle sera retenue, mais par le poème ; dans le dit d’un dire qu’on disait de tout temps « imagé » ; ce qui ne veut pas dire « illustré ». Le poème montre ce qui est en le disant. S’il n’y avait le poème, carte que s’envoie le sujet assujetti à son verbe maternel, il n’y aurait plus « rien » ; pas de chose.

La nostalgie n’est pas phase psychique de la mémoire dont « les souvenirs » s’effacent, mais la retenue, la rétension en parole, cette coïncidence proustienne après coup de retour d’imagination psychologique et de la reconnaissance qui nomme : « c’était Venise ». Une proposition. Une goutte de temps à l’état pur (je continue à hanter Proust) qui perle, qui parle. Il y a image et image. Le poème est imaginaire logique, loquace, auquel parfois l’imagerie photographique (« mon album ») peut apporter une aide mnémotechnique. Si je « retiens » – en écrivant , ça reste. Oserais-je déformer ici un vers fameux de Hölderlin : Was bleibet aber…, le poème le donne, le redonne… ?; le poème qui « bâtit la demeure » (cette fois c’est Jabès), laquelle n’est pas la maison de l’enfance où j’attends de revenir réellement. Pas d’Ithaque réelle pour un retour à la maison. Il faut inventer un autre « habiter le monde ».

La première livraison s’intitule « Expérience de l’hiver ».

« J’ai quitté l’été », commence-t-elle, « le voulant / il arrive qu’on ait / affaire / au sud du monde ». Nord Sud. J’ai parlé d’inversion : « Dans l’autre hémisphère » tout s’inverse (« Dans l’hiver / vent de l’été »). L’hyperboréen de Sarner est cette Amérique à l’envers. « Demeter / est si triste / si triste / qu’elle invente / l’hiver » (p. 26). Quelle est cette expérience de Demeter ?

« Petits chants de proximité », affiche la deuxième partie. C’était si proche… Quelle est la belle époque ? Ici nous ne lisons pas les « je me souviens » d’un adolescent du XXIème, c’est sûr. C’est la deuxième moitié du XXème siècle. « Bruit du temps »… ?; temps retrouvé à pas de colombe. Ni bavardage ni mutité. « petits… chants », comme si le poème aujourd’hui était pris entre le fameux « silence » et la sonorisation de la langue ? Il faut neutraliser les clichés terribles, tous américains bien sûr, qui assignent la poésie à ses conditions de vie culturelle. « Flash ! Clash ! Trash ». Un « Je me souviens » n’est pas un flash ; l’éclair qui dure (Char) n’est pas un flash. Ni assourdissant, ni aveuglant. Mais clairvoyant et parlant. Proximité temporelle des voix à l’oreille intérieure ; à ce qu’elles disent, à leur timbre intelligent. Un vers n’est pas un clash ; un poème pas un trash.

« Presque un chant d’errance »… Pour Eric Sarner, le ladino. Quatre-vingts murmures de la provenance ladino, de l’Est et du Centre européen ; de l’enfance qui formait le par cœur de la langue perdue, de l’Ithaque qu’il ne s’agit nullement de revoir, retrouver, mais de changer en sa perte inoubliable, la langue de Canetti… (de Spinoza ?). Etre sur la terre, avec le jour et la nuit qui se courent après, le Nord et le Sud énantiomorphes comme la main droite et la main gauche, et les humains errants, tous pareils à des Juifs ; si l’errance est juive et les « Juifs » maintenant comme des marranes délivrés du secret ; juifs d’aveu, de non-refus, de renaissance, hésitants ; juifs sans retour, diasporiques parmi tous, prêts à vivre avec ; et glorieux, multi-identifiés, êtres d’autant plus parlant qu’« exilés » dans un sens à venir, capables d’entendre poétiquement (Dichterisch, dirait Hölderlin) la « demeure » (Wohnung), le langage de la langue perdue ; la langue enfouie enfuie.

Un lexique ? Des items, de dictionnaire ? Non, beaucoup plus.

J’appelle choses les mots-choses, les phrases de l’enfance ; dans, avec, parmi lesquelles l’infans devenait l’être-parlant plongé, soulevé, ruisselant des eaux de la maternelle, de la vernaculaire, du « cœur chronique » ; humanisé comme tout « être humain » : « chose étrange sur la terre » (Trakl).

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