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Michel Deguy, Discours d'Athènes

Avril, 2014

 

Cap au Sonion

Vers l’autre Cap

(Athènes, 30 avril 2014)

 

Un argument, s’il en fallait attacher un à cette allocution de grâces, cette reconnaissance sous l’Acropole, pourrait être « Que faisons-nous de l’antiquité aujourd’hui ? ».

Les trois termes font énigme, un par un et d’être ensemble, et le préambule pourrait se charger de doctes citations, à commencer par celles que m’offre le tout récent livre de Jacques Le Goff (à la mémoire de qui je dédie ces pages) Faut-il vraiment découper l’Histoire en tranches ?, riche questionnaire sémantique de l’antique et de l’ancien.

Je coupe court dès ce début puisque la difficulté pour « moi » est de faire tenir ce soir à l’étroit une mosaïque qui est aussi une séquence, une sorte de « vie brève » soumise à l’urgence contrariante de l’allusion et de l’éclaircissement (la mosaïque est en 15 fragments dont je détache quelques-uns).

Je ne peux l’entamer sans ces incidences qu’on dit personnelles, puisque l’honneur que vous me faite m’amène ici sous mon nom, dans cette disposition « poétique », philo-poétique et poético-philosophique, dont je veux vous entretenir quelques instants.

Qui est devant vous ? Qui étions nous au milieu du siècle dernier, dans ce premier voyage de jeune homme au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale ? Nous sortions pour la première fois de France, qui n’était pas encore un « hexagone »… Notre désir nous emportait vers Athènes, Sounion, Delphes, Délos… Il y a ce nous-là et il y a le nous-aujourd’hui de mon incipit. « Nous » complexe, équivoque, chimérique, qui embrasse un nous de ce soir, toujours vivants contemporains dans la minute, dans le jour, du terrible aujourd’hui, et, bien sûr, en même temps ce nous de génération, du grand âge apostrophé par Saint-John Perse, survivants du siècle dernier et donc rangés eux-mêmes, par l’honneur que vous me faites, parmi les « antiquités »… Mais que s’est-il donc passé ?, serait ma question pour « aujourd’hui »…

Encore un peu de temps-perdu-retrouvé ce soir (et je n’oublie pas que la première occurrence de la fameuse dyade proustienne se trouve dans la bouche de la Phèdre de Racine : « Et Phèdre au labyrinthe avec vous descendue / se serait avec vous retrouvée ou perdue »). Je recommencerai, dans un instant, par la Samothrace, mais d’abord, dans la mémoire, c’est le Cap Sounion à la proue du monde grec, ce dièdre de colonnes phosphorantes dépliant les trois éléments du haut de la falaise, et que nulle agence ou industrie touristique n’emmurait ; d’où nous nous reculions pour embrasser le thaumasion, le « miracle » comme on disait naguère en cet âge valéryen qui n’avait pas encore fait rentrer l’Hellade dans le rang des ethnies de l’anthropologie, « parmi d’autres ».

Et si je vais nommer quelques-uns d’« entre nous », l’avec-qui de ces premiers voyages delphiques ou mycéniens, c’est pour la précision historienne, et pour une confidence autobiographique utile à vous faire deviner mon émotion et le plaisir spécial à cette cérémonie « honoris causa ». J’appellerai par leurs noms Granel, Fernandez, Tubeuf, Badinter, Le Goff, devenus célèbres, la plupart khâgneux de Louis-le-Grand aux bords de la rue d’Ulm – et bientôt dispersés par l’accident de Corinthe, inouï, que je vais raconter. Mais d’abord « khâgneux », comme Charles Péguy 50 ans plus tôt, et comme lui enivrés de ces études grecques où, 50 ans plus tard, Benny Lévy puisera son terrible grief. Que s’est-il passé ? Mais sans différer cet aparté et pour n’y plus revenir : il arriva que je n’entrai pas à l’ENS, blessure narcissique inguérissable jusqu’à ce soir où vous faites bien plus que me faire « intégrer », et où la cicatrisation s’achèverait…

*

La proue

Plus tard mais « en ce temps-là », dans le en-même-temps d’un montage où je dispose mes années en surimpressions, j’habitais très près du Grand Musée que M. Peï n’avait pas encore pyramidalisé, ni les Présidents « berninisé » à la gloire de Louis XIV sur son cheval baroque élastique. La Grande Cour, maintenant gros nombril de touristes tirebouchonnant, servait de parking au Ministère des Finances. J’emmenai mes enfants le dimanche matin patiner parmi les kouroï et les pharaons, les sarcophages et les torses qui habitaient les immenses galeries qui longent la rive droite de la Seine.

Tout commençait par la Samothrace, à la proue de l’escalier, du musée, de la visite, du monde. Nous gravissions ces marches, nous approchant lentement du Saut de l’Ange pétré, cet élan de marbre (ορμη vers l’ύψος dans la langue de Longin), cette métamorphose amphibie, bras nageoires ailes éclair liant les éléments, la Victoire polythéiste comme une Aphrodite emportant Éole avec Poséidon, Héôs avec Hélios, dans le marbre froissé de l’envol (Éloge d’Hélène – egkômión tês Hêlênês –, si j’en rajoute pour saluer Gorgias et Barbara Cassin)… niant la retombée, comme si toute l’Histoire n’était pas histoire des rechutes, fusée baudelairienne qui retombe en éclairant…

Et si j’enlace ces noms aux circonstances de la vie, d’une vie qui allait repasser par Patmos ou la caverne delphique, Salonique ou Mykonos, et jusqu’à – l’an dernier – un retour à Olympie, parmi les reliques et la philologie, c’est pour suivre jusqu’à aujourd’hui le transfert du mythologique au poétique moderne, une disposition poétique non seulement endurante mais « espérante », dans l’acception singulière que lui donne Baudelaire en 1855. Depuis notre mobilisation d’hoplites étudiants livresques jusqu’à la dernière démythologisation de poéticiens ultra-contemporains… D’élans en retombées. C’est pourquoi je devrais, si j’en avais le loisir et « l’autorisation », évoquer, le changeant en une allégorie, ou en simple « signe » « l’accident de Corinthe », espèce d’oracle en rebus (avec, et parmi, « les choses ») qui nous avertissait : cet envol mortel de notre voiture de location sur la corniche méditerranéenne entre Corinthe et Athènes, où nous avons failli périr, quittant la route par la faute brusque de l’ami conducteur, comme la Sappho plongeuse pythagoricienne de la basilique romaine, mais voués à la noyade cent mètres plus bas, n’eût été la chance d’un replat de la falaise où nous atterrîmes sans blessure. Il y avait dans ce salto mortale Badinter et Granel, Fernandez, Tubeuf et votre serviteur… Et la frayeur reconnaissante nous fit porter des offrandes à Delphes le lendemain – et pour certains à la Cathédrale orthodoxe.

*

Le temple et la science ; Sounion et Gravity ; de la diplopie

Donc à Sounion, cette Victoire, ce dièdre éclatant sur la falaise en haut des escaliers, l’élan de marbre à pic (ύψος) sur le fond d’« azur » (ce mot, cette chose, que la poésie française du xixe siècle, jusqu’à Mallarmé le répétant trois fois, lui avait réservé, devenu obsolète pour nous), ce pli de colonnes valéryennes

En voici la métamorphose : nous sommes devant l’écran dit de télévision, et voici les cosmonautes en combinaison de tungstène dans le noir cosmique absolu, ils portent leurs tuyaux de vie pareils à des colonnes souples sous le chapiteau du vaisseau-spatial ensoleillé… Je les rapproche, Sounion et « Gravity », Samothrace et les ailes d’amiante, le cap et ce temple extraterrestre au fronton spatial !

Trois mille ans de travail pour ces nouvelles prothèses d’immortalité dans le dos ; et je comprends que les jeunes hommes, les « nouveaux venus » (Hannah Arendt) préfèrent s’enthousiasmer – ce mot de Platon qu’ils ne connaissent plus – pour cette métamorphose, laissant les dieux de la guerre et du stade et de l’érudition. Les colonnes cosmiques, un temple d’apesanteur dans l’Univers, est-ce composable, compossible, avec Delphes, avec Olympie ? La diplopie, comme naguère celle qui voyait double, voyant la lune atterrie par Armstrong en même temps que celle de mon ami Pierrot et de Schönberg, cette diplopie est notre « optique » postmoderne ; comment composer la déterrestration avec le terrestre, s’extraterrestrer et demeurer à terre avec « la nature des choses », « nager vers d’autres nébuleuses » et rester dans la « zone », pour employer les mots d’Apollinaire…

Ce qui soulève l’intelligente jeunesse (celle de « l’intelligence artificielle ») c’est cette sortie, techno-scientifique et aventureuse (ou encore cette année, en époque et équipée « chirurgicales », l’implantation du nouveau cœur transorganique à même la vie du corps). La Science réquisitionne les lycées et Aristote.

Le comme du « rapprochement » peut-il tenir ensemble, dans la diplopie les grands observatoires du Chili, temples de l’astrophysique dans l’extase de la Recherche (ce fatum de l’Humanité, Primo Levi) pour quitter la terre… avec les Antiquités, et qui furent celles de Du Bellay dans la translatio studiorum et rerum ?

En quoi la poétique peut-elle coopérer, transporter (par l’imagination, donc) le legeïn, logos (dans sa « nuit »…) avec la beauté, le sens, l’espérance…, c’est-à-dire en paroles.

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La disposition poétique

La poétique est la disposition. Je la dis « mienne » pour engager et gager son sérieux « théorique » sous le sceau de l’expérience. Comment faire partager cette disposition (la « communiquer », si vous voulez, mais pas au sens de « la com. »), si elle est secourable, salutaire, et répond à cette invraisemblable, et perpétuelle, et vaine requête adolescente de « changer la vie »… dont la responsabilité adulte de « pratique » politique prend le relai « utopique », mais que le « progrès » scientifico-technique prend finalement en charge de plus en plus totalement et totalitairement (et « publicitairement ») dans (et sous) le vacarme « idéologique » partisan violemment conflictuel mais unanime dans la volonté de puissance, ici entendue comme volonté de « changer le monde » en environnement maîtrisé-possédé (pour reprendre les deux grands mots cartésiens) et la vie en sécurisation sécuritaire.

Comment changer le monde en monde, dans et contre sa « mondialisation » même, le monde de la production-consommation pour une autre croissance en monde de la « vie bonne » et intéressante… ce serait l’ultime récidive de l’interrogation chanceuse d’une « poétique » dont l’optatif ou optimale injonction s’énoncerait, parasitant une formule célèbre de Malraux « Le xxie siècle sera “poétique” / ou ne sera pas ! ». Autant vouloir arrêter ce qu’on appelle « le progrès », dont un des hétéronymes postmodernes se nomme « novation ». Mais quel est le sens de « poétique » dans cette quasi-boutade ?

*

Poésie et philosophie

La poésie n’est pas dualiste. A la différence de la philosophie elle n’a pas besoin de preuve contre l’idéalisme – si c’est bien toujours l’idéalisme qui est l’ennemi… On se souvient qu’il faut à Descartes rien moins que Dieu pour rabouter les deux sphères dites de « mes représentations » et de « la réalité du monde extérieure » dissociées abyssalement par le doute hyperbolique en cette fable du Malin Génie,avatar du muthos au seuil de la Méditation métaphysique ; et à Kant « l’idéalisme transcendantal » remplaçant la réalité par l’objectivité. Le recollage de ces deux moitiés n’est pas l’opération poétique ; qui ne craint pas « l’erreur subjective » de la représentation. Elle dit les choses comme elles sont… en étant les unes avec les autres comme les autres – en « hypallage », si votre docte assemblée me permet de faire passer un autre mot grec (qui ne sera pas le dernier, vous allez l’entendre). C’est à ce prix qu’il y a des choses. L’expression « de deux choses, l’une ! » ne ressortit pas à la poétique. Les choses « ont à voir ensemble » (ou non !) sans être « le même » (« to auto »). Il ne s’agit pas de « passer de l’autre côté du miroir » ; qu’il s’agisse du miroir promené par Stendhal le long du chemin, en passant par le miroir magique de Cocteau. Rien n’est réel s’il n’est dit. En termes proustiens, l’injonction est « tâche à saisir la vision éblouissante […] c’était Venise ».On a répété jusqu’à l’écœurement que le poète « vit dans un rêve »… C’est le contraire. Être artiste, c’est ne pas vivre dans un rêve. « Être éveillé », répondait Valéry au journaliste qui l’interrogeait sur son plus fort désir. Le mot de Hopkins pour cette acuité clairvoyante est celui d’inscape ; aller à la réalité avec minutie ; et, si vous voulez, réalisme, voire sur-réalisme ou beauté grâce au service de proximité que se rendent les choses que le « rapprochement » surprend et inspecte.

Un « état de choses »… Anywhere but in the world ! Autant de monde autant de choses, « échangeant une réciprocité de preuves » (comme dit Mallarmé) ; c’est le rapport choses-mondes qui est en question dans une poétique pour une réflexion de poéticien (et en preuve offerte dans un poème – qui peut être « manqué », bien sûr !). La question devient « qu’est-ce qu’une chose ? ». L’état de choses est « kaïrétique » et historique : de co-incidence du monde et de « ma vie », de « rencontres ».

Ce-comme-quoi-nous-sommes, nous le cherchons parmi les choses, « au dehors », ou « dans » l’expérience. Les choses n’en sont pas « l’expression », mot trop faible ; mais le comparant-voyant (l’allégorie ? Ou plutôt la tautégorie, voire l’homégorie) ; le portrait original – à imiter. Ou encore tout simplement « l’image », à condition qu’elle parle ; image parlante. La parabole. Le rebus, ou dit-des-choses en poème : ce que faisant (poïeïn) nous exerçons la faculté logique, que Kant appelait « imagination transcendantale », en comparaison(s), sans laquelle les choses ne parlent pas. Celle-ci (la comparaison) est la ratio cognoscendi de celle-là, ratio essendi, (« arcane très secret », dit Kant). La parabole évangélique (« le royaume est semblable ») mobilise la même « faculté » que le mythe : notre monde est comme une caverne, etc. La pensée comparante (en « être-comme ») s’oriente (Kant) dans l’expérience en fabulant le scénario schématisant d’un parler, un se-dire, parmi les choses.

*

Les mots et les choses ; une philologie nominaliste

Pourquoi continuez-vous à parler grec, id est à faire parler le grec « en français », me lance-t-on souvent comme un reproche, et d’obscurité ? Qu’est-ce que « le mot grec », donc, aujourd’hui en français ?

C’est néologiser par étymologie, mais dans une perspective et une problématique différente de celle de l’érudition, que je persiste à appeler poétique.

C’est remettre en jeu, en effervescence féconde, la provenance lexicale et la ressource grammaticale grecque de la langue – avec, et parfois, « tout contre » la latine ; continuer à faire parler grec aujourd’hui notre langue dans sa ressource intarissable, c’est pour la pensée ce que Baudelaire appelait en 1855 – écrivant à sa mère de « l’admirable faculté de poésie » – la « netteté de ses idées », autrement dit la clairvoyance, que plus loin dans la phrase il appelle son « espérance » ; dans l’emploi distinct, le discernement, de ses possibilités, en rivalité avec l’autre, l’autre étymogénialité, la latine ; pour tirer au clair, hors approximations insuffisantes, ou confusions, les équivalences ou proximités, les correspondances et les familles (airs de famille…) démultipliées par l’histoire dans le conflit des intelligibles et, en termes saussuriens, le devenir parler de la langue. Faire travailler la langue à la distinction noétique ; et contre la néologie arbitraire, idiotique, expressive, voire expressionniste, celle qui ne désire pas avant tout faire partager des significations nouvelles requises par le présent et du sens plus commun.

Tous les mots-grecs ne sont pas passés… ni « en français » ni dans l’oubli. Et comme il n’y a pas de loi linguistique de la « fortune » (aléa) qui en transcrit un grand nombre (id est quelques-uns) plus ou moins « littéralement », tous les mots grecs demandent (comme les âmes du Purgatoire dantesque qui attendent l’anastase) et peuvent… passer en français. Il n’y a pas que la médecine et la pharmacie pour les accueillir, à qui on ne fait pas de reproche. Aller chercher, inventer, une néologie pensive de mots grecs selon le parler de notre langue (hospitalité ou « épreuve de l’étranger »), c’est se redisposer au néos, c’est-à-dire aux choses d’aujourd’hui, menaçantes dans l’innovation consommatrice, comme à des « voyants » clignotants qui alertent. Passage, transvasement, osmose continues : la source coule (archê) et passe en cours dans le fleuve qui grossit…

Parmi les exemples de telle « néologique » que je me suis permis de tenter ailleurs tels « antidosis », énantiomorphie, ou léthal, qui re-« traduisent », oui, en grec ! à nouveaux frais les « mots de l’énigme » pour les poéticiens du langage ou « techniciens » que nous sommes (prolongeant les « Arts Poétiques ») au vieux sens grec (technités de la technê), je m’attarde à éco-logie (non à « échographie »)…

Soit « écologie » – puisque c’est une des fins de la poétique que de « rapprocher » dans une large synonymie, opportune, écologie et poétique pour notre temps – ; il ne s’agit pas de « remonter » (anachroniquement) vers l’oïkos hellénique ou hellénistique (pas même Ithaque), mais d’une réinfiltration de parler grec non pas dans une logique ancienne mais dans une « logie » philologique, un pro-gramme d’« art poétique », qui montre l’actuel et tire en avant dans une attente du péril.

« La grande tâche du traducteur » fait partie intégrante de ce travail : faire reparler les langues par les œuvres dans leur insuperposabilité, in/transportabilité, ou in-traductibilité, qui donne « matière » à la future vigueur (Arthur Rimbaud) du métier de penser. Il ne s’agit pas seulement du « lexique ». Mais du privilège de la logique-poétique sur la logique mathématique : car la perfection du pouvoir-parler dans sa langue n’est pas réductible au calcul des propositions : la démultiplication complexification des lexèmes et syntaxèmes répond à l’esprit de finesse pascalienne, qui est autre que l’esprit de géométrie. Je prends un exemple pour me faire comprendre à la hâte : Les nuances, dans l’usage vernaculaire, des nombreuses conjonctions subordonnant la concession, selon que, parlant ma langue, je choisis entre encore que, quoique ou quand bien même ; ou encore dans l’éventail grammatical de la différence que me fournit l’emploi du partitif préféré à celui de l’article défini ou indéfini (dire « de la vérité » plutôt que « la vérité » ou « des vérités ») tout cela ressortit à une finesse non réductible à tel signe siglé dans le calcul ou, pour le dire avec Mallarmé… corrigé : « Les langues parfaites en cela que plusieurs ».

*

Pour un nominalisme radical

Le mot, je ne le prends pas comme l’insecte « signifiant » (siglé SA) sous un scalpel phonématique et étymologique diachronique retraçant mais comme la chose dont il s’agit, et non en étiquette devant son référent comme au Jardin des Plantes mais comme un nom signifié et sensé, autrement dit la chose dont il s’agit (et non pas « en soi », retirée en quelque Idée) mais la chose pensable, le pensé, le vocable qui est (transitivement) la chose, non pas un percept isolable ou « objet » mais grande-chose ou chose-de-choses, telle « justice, amour, ou Muse » (ou mélancolie ou résurrection ou monde), la chose-elle-même en son nom.

Le monde est sans objet – c’est le titre que j’avais suggéré à mon ami le poète russe Vadim Kozovoï pour son livre (Belin, 19 ??). Le monde est sans objet – mais non pas sans choses.

« Il n’est pas de chose à quoi je n’aie pensé » : manière de dire où on entend que chose et mot sont un même. Ce pourrait être une définition de la pensée.

Les mots, les « vocables », ne sont pas des désignateurs rigides pour des relations biunivoques (à la différence de ce que les lexiques et les manuels d’apprentissage des « langues étrangères » sont contraints de faire croire aux élèves). Choses et mots, grandes choses grands mots (ils peuvent l’être tous) co-naissent. Le monde se lève en langue (Die Welt weltet indem die Sprache spricht. (Heidegger))… même si, peu à peu, localement, les nomenclatures et les perceptions utiles (« passe-moi le sucre ») se répartissent en deux colonnes comme une juxta linéaire, privant peu à peu l’existence de son tremblement d’être. L’admirable faculté de poésie ne s’attache ni aux mots ni aux perceptibles isolés comme « objets », ni aux Sa, ni aux Sés, ni au signe, mais aux choses, grandes entités/vocables.

Une grande chose (dans le sens philosophique de la grandeur, ou « ouverture ») est son nom, et la pensée, la « vie intérieure » absorbant la vie, ne consiste pas en une liste de lexèmes cherchant leur emploi, mais, pour parler avec Francis Ponge, en parti pris de choses réinventées compte tenu des phrases, phrases de phrases, péri-para-phrases.

Or le rapport du poème au sens des mots est le suivant : c’est lui qui les fait entendre. En les employant « justement » id est non dans une « correction » qui s’ajuste à un usage ; mais en inventant de la justesse nouvelle, dans les contextes (ou poèmes) où ils se trouvent soudain à leur place : irremplaçablement, mise en « valeur » saussurienne.

Le jeu ne s’ouvre, amplifié, que par une mise en œuvre, ouvrage local ou Œuvre en grand, forçant, déplaçant, augmentant l’usage commun d’une langue, ce qui permet à nous, les êtres-parlants, de s’y avancer ensemble, dans le rapport aux choses. Pas du tout pour le « dérèglement de tous les sens » – selon la vogue doxale d’un rimbaldisme simplifié mais pour l’accroissement à chaque fois « régularisable » (« long et raisonné ») – de toute signification. Jeu inventif à somme indéfinie.

Je m’essaye pour finir en l’aparté d’une preuve, avec cet exemple anaximandrin :

Apologue du « tort infini » :

Aucune plainte, aucun cri, n’est à la mesure de la peine infinie qui nous est infligée, ou « existence » ; du tort que nous subissons en existant. Et quelles que soient la douleur et la colère, la plainte et le refus, l’exécration et la résignation qui remballe tout, le silence (le silence des Espaces de Pascal), le silence de l’univers enveloppe la terre. Et déjà sur le cachot à tortures, sur la fournaise des déportés, sur les tentes des réfugiés, retombe le silence. C’est le silence de la nuit sidérale qui l’emporte. En fin de compte l’immense rumeur de terreur et pitié, « phobos kaï éleos » est étouffée.

Je comprends ainsi ce que dit étouffement, et le rapport du poème au « sens de ce mot » : c’est celui-là qui fait entendre celui-ci.

Permettez que ma propre voix s’étouffe ici… avec reconnaissance.

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