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Les vies vacantes par Tiphaine Samoyault

Octobre, 2008

 

Voilà ce qui me vient en ce temps de rentrée. Avant d’oublier tout à fait qu’une conception du temps qui n’est pas la reprise, est possible.

L’état de vacance ménagé par la lumière d’été, les vacances proprement dites, le mot persienne qu’on n’emploie plus que dans des maisons ailleurs, l’instant qui précède juste la sieste au moment où le soleil est le plus fort et où rien ne bouge, tandis qu’à demi allongée sur un transat on se dit qu’on pourrait aimer se transporter jusqu’à la chambre pour profiter de la fraîcheur protectrice de la pénombre, des murs et des draps tout en restant là immobile, immédiatement s’assoupissant, nous engloutit. On est dans la baleine ou, comme me dit mon fils de trois ans, rêvant du même rêve qu’Alice, « tombé profond dans le trou du lapin ». On est aussi bien, dans la lumière blanche de l’après-midi, les gros livres qu’on ne peut lire que l’été ayant été délaissés, retournés sur la page, dans le vide, sous l’empire du silence et du rien. Le temps lui-même s’est retiré. La seule pensée qui vient, lorsqu’elle vient, est que la vie devrait ressembler à cette heure où l’on ne fait rien, où l’on ne craint rien parce qu’elle ressemble à la mort telle qu’on aimerait la penser.

Cet état de vacance s’accomplit en relation avec un autre état, aussi animé que le premier est suspendu, et qui est l’état de voyage. Il est plus facile d’éprouver que rien ne bouge lorsqu’on a bougé. En profitant des mois d’été pour rendre visite à tel ou tel ami, découvrir une nouvelle région ou retourner vers des bases abandonnées depuis l’enfance ou délaissées le reste de l’année, on se met en mouvement certes, mais pour se re-poser. Dans chaque lieu où l’on va, on dispose une vie possible qu’on aurait pu avoir mais qu’on n’aura jamais et l’on a le loisir de le regretter. Mais il y a quelque chose d’un peu précipité et d’un peu triste à déployer ainsi, dans un temps finalement assez bref, comme en une collection de livres où un même personnage, connaissant plusieurs aventures, vit de plusieurs vies, des êtres sans existence. Les vacances, lorsqu’on accepte certains de leurs attributs comme le déplacement, le retour à des activités dépassées ou à des rencontres sans lendemain ouvrent des fictions intimes qui rendent notre vie actuelle bien mince, ou bien relative, ou bien seule.

Je reprends la relecture de Moby Dick dans la traduction de Philippe Jaworski, beaucoup plus technique que celles de Giono ou d’Armel Guerne. Je me sens coupée par l’acuité du vocabulaire maritime, mécanique et organique. J’ai plus de mal qu’avant à m’identifier à la chasse, donc à la quête. Je m’intéresse davantage à traduire la baleine elle-même, sa blancheur, son extraordinaire cavité. La scène qui me frappe le plus est celle ou Tashtego tombe dans la tête du cachalot, que le texte compare au tonneau de Heidelberg pour vanter la qualité de son contenu, lui-même comparable aux « meilleurs crus des vallées rhénanes ». Cette chute dans la tête, qui est également plongée dans la semence masculine (le liquide que contient le melon  est appelé spermaceti) et dont on ne sort que par accouchement – « aussi grâce au courage et au grand talent d’accoucheur de Quiqueg, la délivrance de Tashtego – dans tous les sens du terme – put-elle être réalisée avec succès. » –, n’est pas l’avalement par le ventre que notre imaginaire accomplit à la fois comme matrice et comme monde. Les vacances de la baleine sont nombreuses. L’intérieur du corps proprement dit ouvrait, par le vide, au bégaiement prophétique de Jonas. Le centre de la tête ne promet, par le plein, que la mélancolie d’un ressassement ou la chute dans quelque chose de déjà formé. Ce passé là est le roman de nos vies possibles. Leur vacance fait mine d’offrir de l’avenir. La pensée que l’on a d’elles, contingente et provisoire, soumises au déplacement et à la lumière de l’été, les donne plutôt comme des éclats de passé.

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