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Le cas K par Michel Deguy

Novembre, 2010

 

Königsberg, Kant, Kaliningrad… K, ou la métamorphose !

En 2009 je publiai un libelle (« L’Etat de la désunion », Galaad éd., Paris) où je déplorai que le nom de la cité de Kant le célibataire, l’homme d’une seule ville, fût recouvert (à jamais ?) par celui de Kalinine, valet de Staline ; Kaliningrad, donc, où je fus invité grâce à l’entregent de Gerfried Horst qui avait apprécié ces pages, lui-même descendant d’une famille de cette Prusse extrême. Je passai quelques jours dans ce lieu – ville et territoire jusqu’à la Baltique – où j’avais la crainte qu’une « occupation » n’eût effacé la toponymie des vaincus. Je participai à un colloque et donnai une causerie à l’Université… « Kant » !

Le second K de ma liste (K2) est celui du « Moïse de l’Europe » (Hölderlin disait : « de notre nation ». Nous pouvons dire : « de l’Europe »).

Le troisième (K3), celui d’un des plus grands criminels de l’Histoire dont on peu imaginer (pourquoi pas ?) qu’étant chef de l’Etat soviétique, il contresigna par exemple l’ordre de tuer un par un les officiers polonais à Katyn… Que Kant-stadt soit devenue la ville de Kalinine, comment le supporter ? La plupart des humains ne connaissent pas cette histoire. Dans mon encyclopédie « Larousse » à l’item Königsberg on lit « voir Kaliningrad ». Dommage que ce ne soit pas l’inverse. La Pologne sépare maintenant l’Allemagne de son extrémité. K3 est une enclave russe, un territoire donné à Staline par Truman, actuellement frontalier de la Pologne et de la Lituanie.

Mon ami Horst, qui m’y conduisait, est le rejeton d’une famille allemande de Königsberg ; il revient souvent à… K3, pour tenter non de « faire revivre » (on ne revit pas), mais de réinscrire les traces du disparu, et tenter de faire que la hantise de K1 hante davantage K3. Il dit : « Je crois que Königsberg et la Prusse orientale resteront une partie essentielle de l’héritage culturel allemand. […] Kant n’a pas quitté sa ville natale ni dans sa vie ni après sa mort. Il est toujours là. Il nous incombe donc d’aller le retrouver ».

La mémoire de Kant, pour l’heure visitable aux premiers étages de la tour de la cathédrale reconstruite, ou bien rappelée en médaillon sur la façade à l’entrée de l’Université – ou même mise en scène par l’acteur en perruque avec canne qui annonçait le concert d’orgue ce dimanche-là dans la cathédrale – cette mémoire, dis-je, reviendrait hanter l’absence de ruines ? Se souvient-on d’Immanuel Kant ? On peut en douter… Doutons si les habitants « sondés » au hasard d’enquêtes journalistiques connaîtraient même le nom de Kant. Ils sont russes, ils n’ont entendu parler que de Marx. Comment faire revenir Kant ? Il n’y a plus personne à la maison. On mesure la difficulté pour G. Horst et ses amis. Faire à Kaliningrad penser à « Königsberg » est déjà plus qu’ardu. Si les Allemands de l’extrême Est avaient été sujets de la DDR, ils seraient redevenus prussiens, et aujourd’hui remis dans la prospérité générale de la Bundes Republik. Il y aurait sur le territoire des agriculteurs, des portuaires « hanséatiques », des luthériens efficaces, de nombreux philosophes thésards à l’Université redevenue illustre… Au lieu de quoi… Mais permettez-moi de rapporter quelques impressions des « chose vues ».

Donc ce dimanche nous avons pris la direction de la Baltique par une belle journée d’automne. D’agréables routes de campagne succédaient aux chaussées défoncées en ville. Les « riches » sortaient de la capitale en file serrée d’automobiles.

« Les riches » ? A maintes reprises mon interprète, comme je le questionnais sur tel ou tel objet urbanistique, culturel ou touristique, voire sur la possibilité de trouver tel ou tel livre, m’avait répondu : « C’est pour les riches ! ». Intrigué, je lui demandai « Qui sont les riches ? ». Réponse : « les voleurs ». J’acquiesçai mais voulus en savoir plus. On mentionne ici « les riches » à tout propos. Il y a les riches – et les autres. Sociologie binaire, mais qui me fit comprendre cette réalité sociale russe, en tout cas dans ce territoire : pas de classe moyenne ; toujours pas de classe moyenne. L’exemple était celle des professeurs de Fac, qui gagnent l’équivalent de quelques 500 euros. Or : pas de démocratie sans classe moyenne ; si chacune est faite pour et par l’autre. Donc pas de démocratie…

Mais, je reviens sur la route, la middle class se forme : embouteillage au retour du weekend. Cette observation banale se superposait à une autre, qui l’est moins : la campagne traversée sur 25 kilomètres n’était guère cultivée… Réponse : si la région, fertile, servait à l’Allemagne de grenier à blé, les Russes, eux, la laissent en jachère, en friche, en toundra. Agriculture ou importations de céréales ? Importations.

A l’université. Le prétexte ? Un petit colloque avec des enseignants locaux et des professeurs venus de Nijni-Novgorod pour des soutenances de thèses, dissertation sur les « genres littéraires ». Quelques questions sur « la mort de l’auteur ». Le lendemain une conférence en solo sur « l’identité ». Occasion pour moi de repartir de Paul Valéry, jetant son regard actuel (1920) sur « l’image de la France »… Dans l’auditoire 99% de jeunes femmes. Où sont les garçons ? Réponse : les garçons sont scientifiques. Micha, mon traducteur consécutif, faisait des prouesses pour me faire passer dans l’autre langue… comme un chauffeur, en somme, dans la « circulation des idées ». Embouteillage ou pénurie ? Allez savoir !

Le soir, dîner de thèse : les jeunes filles devenaient doyennes, vieilles professeures, babouchkas marchant au cognac.

Maintenant à mes risques, c’est-à-dire au risque de passer pour insultant, je vais confesser mon goût – en l’occurrence mon dégoût, le plus ferme ces jours-là, mon recul stupéfait... Devant quoi ? Que trouvais-je de plus repoussant, de plus alarmant à K2 ? Réponse : la nouvelle cathédrale orthodoxe. Imaginez, fraîchement érigée sur ces vieilles terres luthériennes, l’énorme, la monstrueuse cathédrale que nos parcours voiturés plusieurs fois entourèrent, circonspects, incrédules (c’est le cas de le dire), iconoclastes (au sens moderne) devant l’énorme laideur arrogante… Imaginez, donc, un pack de cylindres gigantesques (100 mètres de haut ?) aux coupoles d’or, dressé comme fusées à Baïkonour, idoles oligarchiques prêtes à l’assaut du cosmos : quadruple tête de Veau d’or à croix, groupées, serrées, braquées : le pas de tir de l’orthodoxie. Un récent voyage de décembre à Moscou me revint en mémoire : l’Arbre de Noël russe, géométriquement taillé comme une barbe de pope, pointé dans le ciel noir comme un deuxième pope, constellé, bourré d’ampoules pareilles à des yeux d’icône impeccables. Menaçant.

Jean-Michel Rey vient de publier un remarquable essai : « L’oubli dans les temps troublés » ; qui analyse les politiques d’oubli prescrit par le Souverain au nom de la réconciliation, de la cicatrisation nationale… refermant les plaies de la guerre civile permanente. Pour l’amour de l’humanité, eût dit le Don Juan de Molière ; en l’occurrence pour le progrès de la convalescence après le duel mortel.

Au passage, c’est-à-dire sans faire ici l’amplification nécessaire, je ne pouvais m’empêcher de songer que ce que maints historiens, essayistes, voire philosophes, au lendemain des horreurs de l’Horreur s’attachent à faire monter non seulement dans la mémoire (« par devoir »…) mais dans la pensée, désignent un peu routinièrement comme « l’impensable », l’irreprésentable, l’inexplicable, l’immémorable, tient tout simplement (si j’ose dire) à ceci que les victimes survivant s’engagent décidément dans le mutisme, se résolvent (en tout cas sont résolues) à refuser l’envisagement frontal de Méduse même après sa défaite, à pratiquer l’oubli en secret consentement (non connivence) avec l’amnésie décrétée par le Souverain pour la guérison. Vingt ans après, le disparu (non refoulé) (le « noyé pensif » de Rimbaud) remonte invinciblement à la surface.

Dans cette question du rapport du présent à son passé, le cas Kaliningrad présente, on dirait, une figure complexe que je ne prétends pas tirer au clair ; une variante, apparemment contraire, de révisionnisme : une re-vision indolore et profitable…, « culturelle » ?

Mais la culture peut-elle faire retour par le culturel ? En l’occurrence, Kant, le temps de Kant, « l’Aufklärung », la gravité d’une intelligence européenne « kantienne » pour aujourd’hui, par le biais (le véhicule), le moyen de transport (risquerais-je ici « la métaphore » ?) du tourisme favorisant quand même in extremis une translatio studiorummodernisée, un retour d’intérêt tourné vers les restes, les « reliques » éparses, capable de les rassembler ? Une remontée de Königsberg dans Kaliningrad ramenant des Allemands en autocars et des « amateurs », dirait Bernard Stiegler, de tous les pays d’Europe ? Le « son & lumière » peut-il non pas du tout « faire revivre » Kant, comme diraient la publicité et les media illettrés, mais « promouvoir » un intérêt original, intelligent, voire docte, pour une transposition de pensée kantienne à l’Europe actuelle ; Kant à travers « Kant », si on condense ? Ou bien rien de ce qui est de l’ordre de la promotion, ne plus produire autre chose que de l’enterrement définitif…

Une exposition de l’artiste Dimitri Vyshemirsky, intitulée POST, occupait le vaste espace d’une nouvelle galerie centrale ; dizaines de photographies capturant l’affleurement retraçable de toutes les choses qui précédèrent la coupure du 20ème siècle, la crevasse médiane où disparaît Königsberg ? Institut médico-légal ou salon d’« esthéticien » ? Restes saisis dans le tremblé de leur ultime disparition ou cillements de paupières d’un (r)éveil ? Si l’histoire selon Michelet « ressuscite le passé », c’est dans son discours. L’agir des hommes au présent vivant de leurs actions ne le peut pas – mais peut être, plutôt que « résurrection », métamorphose ?

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