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Inventaire de cayes

Juin, 2014

Aimé Césaire

 

Inventaire de cayes

(à siffler sur la route)

 

 

beaux

............beaux

........................Caraïbos

quelle volière

......................quels oiseaux

 

cadavres de bêtes

.......................cadavres d’oiseaux

autour du marécage

...........moins moins beau le marécage

...........moins beau que le Maracaïbo

 

beaux beaux les piranhas

 

......................beaux beaux les stymphanos

quant à vous sifflez sifflez

(encore un mauvais coup d’Eschu)

........................boca del Toro

.......................boca del Drago

 

chanson chanson de cage

adieu volière

......................adieu oiseaux

 

 

Ce poème appartient au dernier recueil publié de Césaire, Moi, laminaire (1982). Il trouve sa forme et son rythme dans la façon dont les sons de trois, quatre, voire cinq langues se croisent et se répondent. D’abord le français et le créole : ici les cayes du titre (ce sont, en créole, les rochers affleurant le niveau de la mer, des récifs à fleur d’eau), rencontrent la cage du français où les oiseaux se taisent, à la fin, en passant par le marécage, au centre du poème, qui inscrit l’une des constantes géographiques de la poésie de Césaire, la mangrove, le lieu horizontal, enchevêtré qui définit aussi une identité (avec l’algue laminaire (rimant avec l’inventaire de ce poème-ci et le nom de Césaire et formant par ailleurs une longue série avec légendaire, lagunaire etc.), le marigot, la gadoue, le pot-au-noir, le poto-poto, la pouture, le bayou, la tourbière, le vasard, la vasière…), lieu de l’indistinction et de la confusion qui s’oppose aux volcans et aux mornes, massifs eux aussi d’origine volcanique mais que le nom français aplanit, auquel le français ôte son énergie solaire : le mon’ créole est ainsi contredit par sa prononciation française et sa connotation principale en français (qui se traduit par sonm en créole), comme la cage contredit la volière et les cadavres d’oiseaux les oiseaux. Le français, le créole, l’espagnol, le grec, le yoruba ensuite, peut-être aussi le tupi-guarani à l’origine du nom piranha, qui inscrivent les stations du voyage, de l’Afrique aux côtes de l’Amérique du Sud, du Venezuela (le lac Maracaïbo) à l’archipel de Panama (Boca del Toro), à Trinidad (Boca del Drago) ; de l’héritage africain, le loa Eschu, dont Césaire fait un dieu-diable-dragon, à l’héritage grec, les Stymphanos, les oiseaux fabuleux du lac de Stymphale, qui se nourrissaient de chair humaine et qui furent tués par Héraclès. Le créole de Caraïbos et l’espagnol de Maracaïbo font chuter le sens de « beaux/ beaux » qui dès lors, comme « moins moins », deviennent cris d’animaux ou rythme de la route. Comment chanter ? Dans quelle langue ? Les prédateurs (piranhas, stymphanos, bouche de taureau, bouche de dragon) ont encagé les oiseaux qui savaient chanter. Il appartient donc au poète de redéfinir le lyrisme en fonction de ce déplacement, de la violence et de la privation. Et cette redéfinition passe par la rencontre des langues, à lire dans la perturbation qu’elle induit sur la langue dominante, dès lors à lire en plusieurs langues.

Tiphaine Samoyault

 

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