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Incorrections politiques ? Oui : considérations tempestives par Michel Deguy

Avril, 2011

 

Bon. On a cantonné Sarko ! Mais ce n’est pas ce dimanche d’abstention que je désirais te commenter. Plutôt – écoutant une fois encore les glorioles des uns et des autres à la télé – te dire le fond de ma disposition politique sous l’horizon 2012. Par trois considérations aussi tempestives que peu correctes.

I. Les électeurs

Contrairement aux crédulités qui se sont mises en boucle à gauche – provoquant de coupables naïvetés comme celle du care dans sa demi-habileté de mauvais goût – la mienne est que ce n’est pas « l’électorat populaire » qu’il s’agit de « regagner ». C’est l’autre. Lequel ? Celui des professions libérales, des cadres, des salaires moyens et élevés, de l’aise sans fortune, mais, surtout, de la culture socialiste, de la mémoire historienne des émancipations, de la résistance aux abaissements, de la générosité rousseauiste et de la hargne voltairienne, de l’utopie hugolienne et de la passion dreyfusarde ; la lettrée, la protectrice de l’autre tradition, la partageuse, de Léon Blum à Michel Rocard et Lionel Jospin (en passant par Mendès-France, évidemment). Ils sont des centaines de milles, et ce sont eux qui entraînent. Appelons-les les laïcs-et-obligatoires, ceux qui sont prêts, par intelligence et savoirs, au partage, à la redistribution, à la justice par fiscalité. Non les incorruptibles mais les non (ou peu) corrompus. Les mutualisables, les civiques, les anti-chauvins, les non-sectaires, les transnationaux, les fédérateurs, les géopoliticiens, ceux qui ont une vue grave des catastrophes imminentes, des incroyables mutations en cours.

Je crois (donc) que Martine Aubry ou Ségolène Royal se trompent de destinataires. Il n’y a pas « les Français » ; il n’y a pas les gens, les « vraies gens » quelque part du côté des « pauvres gens » de notre poète national. Il ne s’agit pas de « rassurer les Français », de « protéger les Français ». La politique, ce n’est pas la météorologie nationale avec son hexagone obstiné, buté, qui arrête les nuages au Quiévrain, à la Bidassoa, et bien entendu surtout le nuage de Fukushima. (« Aucun risque pour l’Hexagone, on vous le promet. ») Il n’y a pas « le peuple de gauche » (voyez-le s’effriter dans l’abstention et le ressentiment lepéniste).

L’électorat populaire, on ne le regagnera pas en s’adressant à lui avec d’autres « promesses ». Les promesses, c’est pour les enfants. L’incivisme protestataire, les colères des avantages acquis, la haine des dominants brouillent la vue. Quant à la démagogie dans la disette, la « compassion » pour les victimes, les garanties « solides » contre les flux migratoires, la mécompréhension des ressorts (et donc de l’inéluctable montée) de la délinquance en général, les cautères de vidéosurveillance sur les os de la peur, l’optimisme stupide de la « sortie de crise » (quand la crise est le nom qui nomme depuis toujours et pour toujours, de Hésiode à Husserl, le rythme de l’Histoire), tout cela ne peut ni compenser la misère et les malheurs bien réels, ni espérer satisfaire les besoins en augmentation fatale et comme autant de droits indexés sur le welfare state mondial comme nature des choses ; cette mixture politique est indivisément droitière gauchère : la droite est l’opium du peuple ; la gauche de la gauche est l’opium du peuple.

Le discours socialiste par gros temps (ce typhon conradien, roulis broyeur des coolies) s’abuse (s’amuse, auraient écrit nos classiques) à cibler un électorat labile qui ne demande qu’à virer de bord dans la tempête, par « protestation ». Il devrait plutôt reprendre un discours churchillien, véridique, foncièrement philosophique, et cesser de feindre de partager les fameuses « valeurs » molles et mixtes. Et de même qu’un vrai prof refuse de configurer son enseignement en l’adaptant aux nuls (ce titre coluchien d’une collection de pense-bêtes), ni aux moyens, mais regarde les meilleurs en visant le meilleur, qui est toujours aussi le plus difficile (la « complexité », dirait Edgar Morin), de même le politique parle pour, et à, cet ensemble citoyen aristophile : ceux des lecteurs de grands auteurs, des esprits civiques attachés à la recherche sévère du commun, du bien plus général, des attracteurs associatifs ; discours de l’intelligence, de l’austérité, de la hauteur morale et civique, de l’issue par un désintéressement non pas tant justicier que juste. Et pour clore cette première considération par des leçons tirées des formidables secousses récentes, sismiques et arabes, cette remarque : si le marxisme du 20ème siècle ne permet plus de « lire les événements », c’est parce qu’il ne s’agit plus des « rapports sociaux » de production. Le moteur de l’émancipation inlassable, le porteur des soulèvements du Grand Nombre social, n’est plus celui de « la lutte des classes ». Qui est-ce qui s’affrontent en multitudes ? Les ethnies ivoiriennes ou libyennes, les émigrés tunisiens avec la police, les mercenaires africains entre eux, les religieux fanatiques…, les mille ruées contre la servitude ne sont pas réductibles à l’affrontement des intérêts de classe ; pas plus que les plaques tectoniques aux convulsions des dieux marins.

II. La justice

Mais quelle est donc la ligne de partage socio-psychologique, inflexible, économico-politique, celle qui divise effectivement notre société : d’un côté les nantis, de l’autre les démunis ?

En cette phase critique où la contrainte du désendettement d’Etat, le mouvement des marées migratoires en contexte de soulèvement démographique mondial, l’épuisement des ressources terrestres (le coût insupportable de leur exploitation), coïncidant « en catastrophe » avec la récession inévitable de l’industrie « nucléaire », et autres déterminismes démesurés qui imprimeront (plus tôt que ne s’illusionnent les « responsables ») un tournant à la courbe destinale universelle, détournant celle-ci de la consommation, i.e. de la croissance par la novation du néo, réduisant les chefs de droite comme de gauche à l’impotence illusionniste, quelle est donc, demandé-je, cette partition qu’opèrent les « programmes d’austérité » inéluctables – débridant la plaie de la « fracture sociale » dans une souffrance bientôt intolérable parce que « morale » ?

D’un côté, ceux pour qui ces mesures ne changent rien, rien à leur vie, à leurs mœurs, rien à leur dépense, ni n’entraînent aucune renonciation à quelque projet ou plaisir que ce soit ; et parmi eux, clairement, ostentatoirement, tous les gouvernants dirigeants, responsables, ainsi que tous les médiatiques quelle que soit leur « image » : ils n’économiseront pas un gramme de coke, pas un renouvellement de 4x4, pas un voyage long-courrier, pas un restaurant, pas un divertissement, pas une cravate. De l’autre, précisément, tous ceux dont ils entendent capter les suffrages, tous les « gens » : tous les sans-emploi, les précaires, les mal-logés-mal-nourris, les endettés, les minima-sociaux, smicards, mères célibataires de bas salaire, et les proches du seuil de pauvreté… On appelle inégalité cet état de choses quasi naturel (pour ceux-là), et injuste cette division sociale. Ce n’est pas que « le pouvoir rende fou », selon la formule psycho-classique ; c’est que la folie prend le pouvoir.
La vigilance pseudo-indignée qui feint de s’exercer sur les comptes et le train-de-vie des super-riches eux-mêmes (les « très hauts revenus » fichés à Bercy) n’a aucune importance ; comme un leurre parmi d’autres. Que Liliane ne soit pas à un milliard près n’intéresse que les chansonniers. Pas plus que les casiers judiciaires des mafiosiques. Là n’est pas la question (il n’y a rien à attendre de ceux qui quittent leur pays pour planquer la fortune). La question est qu’une fiscalité plus « juste » affecte aussi, et péniblement, les nantis ; et qu’ils consentent, bien plus ! qu’ils exigent de participer à cet « effort » qui n’est rien d autre que la traduction de leur appartenance à l’histoire commune.

Beaucoup plus d’impôt ; beaucoup mieux prélevé. (Ce programme me prive de tout avenir électoral.)

III. Les verts

Seule l’écologie radicale est radicale. Tant qu’une majorité verte-européenne citoyenne en démocratie ne sera pas convaincue par cette pensée et son programme, rien ne changera.
Là où croît le danger croît aussi ce qui sauve, se persuadent les heideggériens. Il n’en est rien. Le danger s’accroît et les chances de perte avec, en d’autant-plus-d’autant-plus. Il « faudra bien » que l’humanité démographique des sociétés milliardaires en humains prennent une autre direction que celle de la « croissance », et à court terme, pour éviter l’empirement chaotique des guerres d’accaparement et les dérèglements ingérables des conditions de vie « climatiques » (entre autres). Comme le titrait un article récent dans Le Monde, les « bombes à retardement » vont éclater de plus en plus fréquentes et puissantes – dont celle de Fukushima est l’avertisseur. Il ne va plus s’agir de « protéger l’environnement » (ni « les Français ») avec des sacs poubelles multicolores…

Or les verts ne peuvent constituer la force politique du changement, parce que l’écologie pensante ne peut être reçue par l’opinion. Elle est paradoxale, aporétique, contrariante. Elle répond non à des « objections » tirées de contradictions affectant la logique, la rationalité de l’histoire humaine, qui seraient résolubles dans « le dialogue » (la discussion, les votes, les referendums). Elle est la vision de ce qui vient, qui ne peut être communiquant parce que la « communication », donc l’éther des échanges à la surface du globe, ne la reçoit pas. Seules les catastrophes « inimaginables » en préparation feront l’événement – d’où procédera, ou non, une réorientation « mondiale » de l’économie : « prospérité sans croissance » ? demandait le savant humoriste anglais.

L’écologie a récolté quelques pourcents. Comme appoint elle compte à peine, et ne pourra peser dans l’autre mondialisation, qu’elle espère, programme, entame.

Je vote écolo.

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