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Il lui fallait un lac par Michel Deguy

Décembre, 2013

 

(Top of the lake, par Jane Campion)

 

     Dans sa préface à La Nouvelle Héloïse, ce premier best-seller européen (1761), Rousseau s’explique : « Il me fallait un lac ! ». Formule fameuse que Jane Campion eût pu mettre en épigraphe à sa belle série télévisuelle, si bien reçue.

     Pourquoi ? La Suisse est en Nouvelle Zélande. Qu’y devient la Nature ? Et peut-être entre le lac de Clarens et celui-ci, « Top of the lake », dans la série des lacs et des paradis, des mers et des mares, des pièces d’eau et des étangs, sans omettre la bergerie de Marie-Antoinette ni l’œil d’eau morne de Rimbaud, ni aucune des figures de l’Eden en rivages, notre mémoire, et son « devoir », aurait à ranger la foule des noyés et des peintres, des pêcheurs et des amants.

     Un lac ce sont des rives. Un lac est ouvert et fermé. Illimité, parce que sa seule embouchure est de se jeter au ciel, « diminutif de l’infini » au-dessus des chaînes de monts olympiens.

     La splendeur géologique du lac zélandais, entouré de montagnes, comme une flaque d’or de géants chthoniens jaloux, c’est la Nature, celle qui « a eu lieu » (disait Mallarmé), à laquelle « on n’ajoutera pas »… sinon son devenir-terre-des-hommes ; et quels hommes ?!!

     Qu’est devenue Héloïse ? Une communauté de dames âgées, les « folles » d’aujourd’hui, dévotes d’une gourou prophétique ; ou cette jeune policière morale et victime ; ou peut-être cette très jeune sauvageonne enceinte fuyant dans la ci-devant Nature. Leur campement de roulottes nomme le paradise now.

     Et les mâles ? Ni Wolmar ni Saint-Preux ni les bons domestiques de Clarens ; mais du type humain le pire : celui des whites, males, pigs, chasseurs, tireurs, drogués, violeurs, tueurs, petite horde asservie au Père chef de bande armé, centre du monde.

     Chaque colline, chaque arbre, chaque roc, chaque anfractuosité cache et relâche ces faunes et dryades démythifiés ; pas un repli de terre qui ne soit asservi au rêve de possession d’aujourd’hui. Le monde anglo-saxon a pris la Nature en jouissance. C’est ça ou Disney-world. L’hominoïde fantasme son omnipotence inutile ; ou anthropomorphise ses animaux nourriciers.

     Ailleurs l’océan monte et va recouvrir les îles bienheureuses, Philippines, Seychelles ou grands deltas. Le déluge et le jour du Jugement arrivent par le Pacifique. En Occident Clarens est paquebot de luxe : île enchantée mobile sur la mer. L’humain y devient touriste – et parfois naufrage en groupes sur la côte réfractaire.

Michel Deguy

 

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