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Des images et de l'image (Gaza, Auschwitz, est-ce vraiment la même chose grâce à la photo ?) par Michel Deguy

Mars, 2009

 

La preuve est faite (depuis longtemps) que n’importe qui peut « s’introduire dans notre histoire » (pour modifier légèrement un incipit mallarméen), portant atteinte grave à la possibilité du nous. Le même qui hésiterait à nous murmurer une cochonnerie aux oreilles, croit servir la liberté et le droit (de s’exprimer) en profitant du maillage électronique pour imposer sa grossièreté… Trop tard.  On n’a pas pu le faire taire, comme on l’eût fait dans le dialogue. Effet de surprise ? Pire ; il se flatte de son audace. Liberté d’expression ? Il s’en faut.

Deuxio : celui « par qui le scandale arrive » ne devrait pas se prendre alors pour l’Evangéliste, sous prétexte que les autres s’offusquent d’une vérité « scandaleuse ». Ce serait trop simple. Nous sommes des grands garçons, et, d’une certaine manière, on peut débiter n’importe quelle obscénité ou blasphème sans nous causer de choc. Nous en avons entendu d’autres ; il n’y a pas ici de scandale par transgression d’une norme « politiquement correcte », qui offenserait nos petites natures. Il s’agit plutôt d’une dangereuse bêtise.

De quoi s’agit-il ?

Madame X veut nous donner une leçon morale et politique, réveiller nos consciences par l’imagerie. Je ne vais pas parler ici de la teneur politique du cliché que ces clichés visent à représenter, efficace et bien connu, qui, avec d’autres ingrédients, entre en action dans la tempête idéologique soulevée par ce que la litote désigne bassement comme le « conflit israélo-palestinien ». Je parle de l’agression des ordinateurs privés par l’image, en l’occurrence par « les images » (au pluriel, qui compte grandement dans la question de l’image) : je prends le terme dans l’acception désormais régnante, univoque et réductrice, de la photographie en général, mise sous les yeux, à « regarder », quelle qu’en soit la réalisation (la résolution) technologique, ancienne ou numérique, au cinéma, à la télé, dans les magazines – à l’écran…

Son méfait : elle appose deux images, deux séries photographiques, pour montrer que « c’est la même chose » – comme si on montrait une réalité en exhibant sa photo. Le contentieux humain, « le conflit des interprétations », le différend, « depuis que nous sommes un dialogue » (Hölderlin) porte toujours en fin de compte sur la distinction, ou non, d’un même. L’un dit « x et y, a ou b, c’est la même chose ! » ; et l’autre « ça n’a rien à voir ! ». Il y a va d’une identification par le jugement, autrement dit d’une mise à l’épreuve de la preuve par la comparaison rapprochante, qui fait raison. « Il ne faut pas confondre ! » C’est l’enjeu. Et l’acuité poétique (agudezza), loin d’assimiler en avalant la différence, s’exerce à aiguiser la distinction.

Les clichés de Madame X visent à impressionner, à court-circuiter le discernement, à sauter le moment de l’intelligence analytique. « C’est le même, regardez, à Auschwitz et Gaza ! » La juxtaposition, le forçage de l’apposition de photogrammes, qui se ressemblent, évacuent le moment de la différence. Tel est le ressort, maintenant séculaire, de la propagande que les perfectionnements technologiques de la visualisation ont porté à une puissance sans précédent. L’évidente preuve par les images est aveuglante.

Maintenant je prends « image » dans un des sens traditionnels aujourd’hui englouti[1] : l’image poétique, c’est le contraire : arc électrique (eût dit Breton) d’un rapprochement logique (i.e. en logos ou pensée phrasée) qui tient les choses rapprochées dans la suggestion et le questionnement (le vieil étonnement d’être au monde), distingue, discerne, dissimile, maintient la différence. Le « c’est comme » implicite ou explicite, est une proposition, donc aussi bien refusable, réfutable. L’image poétique parle du possible, étend la possibilité sur le monde – et n’est pas une identification assénée[2].

Encore un mot : le témoignage, c’est bien ; et nous sommes à l’âge du témoignage. Mais le décisif, c’est ce dont le témoignage témoigne. Il ne convient pas à la pensée d’isoler le témoignage pour lui-même. Et le caractère poignant d’un témoignage est une mise en alerte de la pensée… Faute de quoi « tous les témoignages se valent ».

 

[1] Il faudrait ici un long développement sur la publicité, dont l’impérialisme sidérant (jusqu’à couvrir entièrement les autobus de l’iconicité d’une « marque », comme dans un désir fou d’obturer toute surface) recouvre le monde… de la mondialisation. Logo+slogan= il-logicité (sortie du logos). L’énoncé univoque doxal, soudé à l’imagerie (qui déparadoxalise, si je puis dire, la véridicité du langage) exigerait une minutieuse dénonciation. Je pense au supplice antique de l’arrachement des paupières (Tite-Live) qui jette l’œil au soleil de l’aveuglement – ici l’œil s’aveugle au soleil des sunlights.

[2] Une image de l’imagerie iconique moderne n’est pas dialectique. A supposer qu’elle le soit, ou puisse l’être, par la mise en séquence ou série, ou par la subtilité de la présentation de contraires, à même la seule surface de sa composition, il faut encore que sa lecture ou paraphrase (ekphrasis) porte au dire, à l’énonciation et à la discursivité, les moments adverses qu’elle appose dans son « à la fois ». C’est pourquoi il me semble que le travail de Gottfried Boehm, que Danièle Cohn rapporte dans son passionnant article (« Une logique des images », revue Critique n° 740, février 2009) doit être discuté.

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