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Avatar du Dieu mourant par Michel Deguy

Juillet, 2009

 

À Barbara Stiegler

Nous l’avions reconnu, c’était Dionysos. On peut raisonnablement, et surtout journalistiquement (mais peut-être sérieusement et véracement, d’une véracité contemporaine à définir) parler de Dionysos à la mort de Michael Jackson. Le dieu est mort. C’était lui le dieu de la musique et de la danse, ivresse, drogue, orgiasme, le dieu androgyne en son corps mutant, idole des foules bien sûr qui le suivaient, venu d’Afrique ou de Thrace. Euripide et Nietzsche nous l’avaient raconté, « présenté », longtemps après sa mort mais comme pouvant revenir ; Wagner l’avait simulé. Nous savions que les divinités grecques n’apparaissaient pas autrement, « païennement », c’est-à-dire arrivaient ; le roi Penthée ou autre allaient à leurs devants. Et lui passait parmi les vivants, « étranger », sentant l’opium, nu et fleuri, à la fois comme une métamorphose et une expérience, et les foules avec les guitares et les tambourins faisaient la fête jusqu’au sang.

Et nous, je veux dire aujourd’hui ? Disant cela, chorus à la clameur déplorant le passage de Jackson, nous faisons quoi ? Interprétation, traduction ? Qu’apprenons-nous ? Nous qui n’étions pas, ni ne sommes, du cortège, ne délirons ni ne crions, mais plutôt comme Longin déjà, « le faux », désapprobateur, hostile aux boîtes de nuit, surveillons l’affaire avec complaisance et croyons bon de confirmer aux contemporains la répétition, la revenance, contrôlant en somme l’ana- et le catachronisme. Que veut dire le « c’est toujours la même chose ! », puisque ça n’est pas la même chose ? Qu’ont-ils à faire les corybantes d’internet avec un questionnement docte sur l’héroï-comique ou la parodie ? Faisons-nous du Thomas Mann reconnaissant « Joseph le Pharaon » sous les traits gominés de l’escroc Felix Krüll, et inversement ? L’apothéose culturelle, américaine et mondiale, du dieu Jackson, avatar techno, fait-elle repasser (et donc passer) du très ancien en translatio dans la mise en scène, abritant une mêmeté cachée dans la transposition, pour une « future vigueur » ?

Est-ce qu’on dit quelque chose sur l’époque et donc sur le devenir, sur l’anthropomorphose continuée, quand on relève en palimpseste la figure dionysiaque sous le masque du dieu de la pop ? Y a-t-il de la vérité à dire : « Jackson c’est comme Dionysos » ? Quelle est la portée de cet être-comme dont les foules ne se soucient pas « théoriquement » ?

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