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« Ils sont toujours là » / Claude Mouchard

Mars, 2014

 

 

Ainsi, ils sont toujours là, héritiers ou réincarnation d’une tradition vieille de plus d’un siècle, une des plus sinistres qui soit en France.

 

C’est ce qu’on constate à voir la déclaration contre l’entrée de Jean Zay au Panthéon signée par un certain nombre d’associations (dont certaines, a-t-on appris, se sont ravisées).

 

Ils sont encore là, les antidreyfusards, ceux pour qui défendre l’honneur de l’armée c’était prendre partir pour la falsification et le déni de justice. Quand Maurras fut condamné après la deuxième guerre mondiale, ne déclara-t-il pas que c’était « la revanche de Dreyfus » ? Jean Zay lui-même avait reconnu aussitôt l’inspiration de ces juges militaires qui, en 1940, le condamnèrent à la déportation, soit – souligna-t-il dans un lettre – à « la même peine que Dreyfus ».

 

Ils sont toujours là, les héritiers du Barrès de « Debout les morts ! » et des plus écoeurantes fabrications idéologiques du temps de la Première guerre mondiale.

 

Ils sont bien là, les antirépublicains maurassiens – et Sarkozy a introduit au cœur du pouvoir l’un d’entre eux, Patrick Buisson. Comment ces gens-là ne seraient-ils pas avides d’assassiner une seconde fois un Jean Zay pour qui la République constituait (comme on le lit dans ses lettres les plus intimes, à son père par exemple) une référence absolue ?

 

Ils sont là, les héritiers de ces officiers supérieurs dont Marc Bloch, dans L’étrange défaite, montre combien le comportement, en 1940, fut ambigu – jusqu'à ce que Pétain instaure la collaboration avec ces Allemands qui, à ses yeux, étaient bien moins des ennemis à combattre que ne l’avait été ce Front Populaire dont Jean Zay avait été un des ministres les plus brillants.

 

Et ils n’auront donc jamais fini d’être là, les antisémites experts en insinuations racistes, comme ces officiers qui, pour condamner Jean Zay, firent les plus grossières allusions à son ascendance juive.

 

Ce sont ces gens-là, ces propagandistes tentant de soulever tout ce qu’il peut y avoir en France d’ignorance, de bêtise et de haine, qui s’en prennent à un Jean Zay qui, écrivant « Le Drapeau », osa dire – fût-ce dans un cadre privé – avec toute la générosité de la jeunesse, le dégoût que lui inspiraient les massacres de masse d’une première guerre mondiale qui aurait pu, qui aurait dû être évitée, et qui ne fut que le premier acte d’une catastrophe européenne...

 

En réaction à l’effondrement de l’armée française en 1940, Jean Zay tenta, avec d’autres, d’amorcer une continuation de la lutte que Pétain et Laval s’acharnèrent à étouffer.

 

Du fond de sa prison, dès que ce fut possible – dans les moments où il put communiquer avec l’extérieur par ses visiteurs, Jean Cassou par exemple, et surtout par sa femme –, il fut en rapport avec des mouvements de résistance et ne cessa de penser (en revenant sur le passé, dans des analyses qui parurent après la guerre dans Souvenirs et solitude, dont Madeleine Zay sortait les feuillets de la cellule en les dissimulant dans le landau de sa fille Hélène) à la reconstruction de la France dans cet après-guerre qu’il ne connut pas.

 

Aujourd’hui, à ceux qui osent se réclamer du sang d’hommes de vingt ans jetés dans le massacre, comment ne pas dire mon dégoût ?

 

Je pense à Jean Zay ignoblement assassiné par de criminels imbéciles inspirés par les mêmes « idées » que celles qu’on voudrait faire revivre aujourd’hui en tentant d’assassiner sa mémoire .

 

Je pense à ses deux filles et à ses quatre petit-enfants : deux d’entre eux sont mes fils.

 

Et puis, en Français quelconque, face à la reviviscence, dans ce texte infâme, de ce que l’armée et la société auront pu, un siècle durant, véhiculer de plus sombre, je ne peux éviter de penser à deux jeunes gens qui connurent l’enfer de la première guerre mondiale : mes deux grands-pères. L’un, ouvrier normand, en revint amputé d’une jambe, et sa vie en fut détruite. L’autre, paysan du Quercy, dut vivre, après son retour, l’effondrement du monde rural dans lequel il avait tant travaillé, et il ne survécut guère à l’horreur que furent l’arrestation pour fait de résistance, puis la déportation et la mort à Dachau, à l'âge de dix-neuf ans, de l’un de ses petit-fils. S’il est, face à d’obscurs idéologues d’extrême-droite, une tradition dont on puisse se réclamer, c’est celle-ci – en même temps que celle de Jean Zay.

Claude Mouchard

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